Photographier en voyage quand la photo n’est pas l’objectif premier

Il m’arrive de partir à l’aventure uniquement pour faire des photos.


Mais je pars aussi en vacances avec ma famille.
Je pars pour être avec ma femme, avec ma fille. Pour changer de rythme. Pour voir autre chose.

Et pourtant, je suis photographe.
Je ne peux pas vraiment changer cela 😊

J’imagine que cela vous arrive souvent aussi : vouloir concilier une pratique qui demande de l’attention, du temps, parfois une vraie disponibilité mentale, sans que cela ne pèse sur les autres. Sans transformer chaque déplacement en contrainte.

Lorsque je pars avec ma famille, je cherche donc à photographier sans ralentir.
Sans imposer un itinéraire.
Sans faire du voyage un simple prétexte à images.

Cet été, nous avons choisi un séjour en Europe centrale.
Prague → Český Krumlov → Prague.
Une grosse semaine, peu de trajets, une organisation simple.
Une vraie rupture culturelle, sans lourdeur logistique.

Un cadre idéal pour me confronter, une fois encore, à cette question récurrente :
comment continuer à photographier quand la photo n’est pas le centre du voyage ?

Dans le sac, j’avais glissé un Nikon Z6III, un Tamron 28–75 mm et un Nikon 85 mm f/1.8.
Un équipement volontairement réduit, pensé pour la polyvalence et la discrétion.
Pas de projet précis.
Pas de série en tête.

Juste l’idée de rester attentif à ce qui se présente.


Dans cet article, j’ai sélectionné quelques images réalisées en Tchéquie, celles qui me semblaient porter le plus d’intérêt.
J’aime ce format qui consiste à commenter les clichés, à revenir sur chaque image, à en expliquer la composition point par point.

Parce qu’au fond, c’est là que tout se joue.
La composition est essentielle : c’est elle qui structure l’image, qui organise le regard, qui donne du sens.
C’est elle, surtout, qui traduit notre manière de voir… et, au-delà, notre personnalité de photographe.

Boîtier : Nikon Z6III
Focale : 44 mm
Ouverture : f/4
Vitesse : 1/1600 s
ISO : 100

La situation

Une femme marche le long d’un mur clair, absorbée par son téléphone.
Elle est placée en bord de cadre, presque en retrait.
La scène est banale, quotidienne, sans événement particulier.


La composition

L’image est structurée par une grande courbe d’ombre qui traverse le cadre.
Cette forme devient le véritable sujet, transformant le mur en surface graphique.

La figure humaine joue un rôle secondaire, volontairement décentré.
Le sac rouge crée un point d’ancrage visuel, empêchant l’image de basculer totalement dans l’abstraction.

Les lignes horizontales du mur stabilisent l’ensemble et renforcent la lisibilité.

Lecture

L’ombre, autonome et envahissante, contraste avec une figure humaine déconnectée, absorbée par son téléphone.
Elle avance sans percevoir ce qui se projette autour d’elle, comme si deux réalités coexistaient sans se rencontrer.

L’image parle ainsi de déconnexion :
déconnexion au lieu, à l’instant, à ce qui se joue hors du champ de l’écran.
Une scène ordinaire, traitée de manière graphique, où la forme et le sens se rejoignent sans effet appuyé.

Boîtier : Nikon Z6III
Focale : 63 mm
Ouverture : f/9
Vitesse : 1/1600 s
ISO : 100

Situation

La photographie est prise sur le pont Charles, au moment précis où le jour bascule.
La ville s’efface progressivement dans le contre-jour. Prague n’est plus un décor touristique, mais une ligne d’horizon sombre, reconnaissable uniquement par ses silhouettes emblématiques.

La statue apparaît en premier plan, découpée nettement sur le ciel.


Composition

La composition repose sur une ligne d’horizon très basse, presque pleine, qui libère une large place au ciel.
Celui-ci devient un véritable espace visuel, traité comme une matière, avec un dégradé doux allant du jaune chaud à un bleu profond.

La statue est placée à l’extrême droite du cadre, en silhouette parfaite.
Son geste — le bras tendu — introduit une direction claire vers le centre de l’image, guidant le regard vers la ville et le ciel.

La croix au-dessus de la tête renforce la verticalité et équilibre visuellement la masse sombre du premier plan.


Lecture

L’image fonctionne par simplification radicale.
Le détail disparaît au profit des formes, des masses et de la lumière.

La statue semble désigner la ville, ou peut-être l’horizon, dans un geste suspendu.
Il n’y a ni narration explicite, ni événement : seulement un dialogue silencieux entre une figure immobile, une ville lointaine et un ciel en transition.

C’est une image contemplative, calme, qui parle du temps qui passe plus que du lieu lui-même.

Boîtier : Nikon Z6III
Focale : 28 mm
Ouverture : f/5,6
Vitesse : 1/400 s
ISO : 100

Situation

La scène est photographiée dans la ville haute, au niveau du château, non loin de la cathédrale.
Un lieu très fréquenté, chargé historiquement, mais ici presque vidé de son agitation.

Une femme traverse la place, protégée du soleil par un parasol rose, tenant une fleur à la main.
Le geste est simple, presque fragile, dans un espace monumental.


Composition

La composition est construite sur un équilibre très rigoureux entre décor et sujet.

Le bâtiment en arrière-plan forme une trame géométrique répétitive, presque décorative, qui occupe toute la partie haute de l’image.
Le sol pavé, très lisible, ouvre l’espace et accentue la profondeur.

La figure humaine est placée légèrement décentrée, isolée dans une zone de lumière.
Le parasol rose devient le point d’accroche visuel principal, contrastant fortement avec les tons neutres de la pierre.
L’ombre portée allonge la silhouette et ancre le personnage dans l’espace.

Le lampadaire à gauche agit comme un repère vertical, stabilisant l’ensemble.


Lecture

L’image joue sur le contraste entre l’échelle monumentale du lieu et la délicatesse du geste.
La ville historique devient un décor presque abstrait, tandis que la présence humaine introduit une note intime, sensible.

Il n’y a pas de narration appuyée :
seulement un instant suspendu, où la couleur, la lumière et la composition transforment une scène ordinaire en image construite et silencieuse.
Le sens émerge de la situation elle-même.


Boîtier
: Nikon Z6III
Focale : 75 mm
Ouverture : f/2,8
Vitesse : 1/4000 s
ISO : 100

Situation

La photographie est prise depuis l’intérieur d’un bateau, en navigation sur la Vltava.
Le regard traverse l’espace clos de l’embarcation pour rejoindre, au loin, la silhouette de Prague et de la cathédrale.

La ville n’est pas abordée frontalement : elle apparaît au bout du trajet, comme une destination en devenir plutôt qu’un sujet immédiat.


Composition

La composition repose sur un cadrage dans le cadrage clairement assumé.
Les montants du bateau et le plafond structurent l’image et créent une ouverture centrale précise.

La cathédrale est parfaitement inscrite dans cet axe, devenant le point de fixation naturel du regard.
L’avant-plan, volontairement flou, enveloppe la scène et installe une sensation de déplacement sans perturber la lecture.

La surface de l’eau, animée par les reflets lumineux, apporte une respiration et relie visuellement l’intérieur du bateau à la ville.

Le passager, discret, reste à sa place : il participe à l’expérience sans en détourner l’attention.


Lecture

L’image parle de passage et de transition.
Entre intérieur et extérieur.
Entre mouvement et destination.

Prague n’est pas montrée comme un décor figé, mais comme une présence lointaine, progressivement accessible.
La photographie privilégie la sensation au descriptif, et transforme une vue urbaine en image de trajet, calme et immersive.

Boîtier : Nikon Z6III
Focale : 40 mm
Ouverture : f/4
Vitesse : 1/720 s
ISO : 100

Situation

La scène se déroule sur un quai de gare.
Un pigeon est immobile au premier plan, posé sur le sol, indifférent à l’activité autour de lui.
Derrière lui, une locomotive à l’arrêt occupe l’espace, massive, accompagnée d’une présence humaine secondaire.


Composition

Le cadrage donne une place centrale au pigeon, clairement identifié comme le sujet de l’image.
Le premier plan est net et lisible, tandis que l’arrière-plan — la machine, l’architecture métallique de la gare — reste présent sans prendre le dessus.

La différence d’échelle entre l’animal et le train structure toute la lecture.
Les lignes du quai et la perspective conduisent naturellement le regard du pigeon vers la locomotive.

Le recadrage resserre l’image et renforce la relation directe entre les deux éléments.


Lecture

L’image repose sur un contraste simple et efficace :
le vivant, fragile et immobile, face à la puissance industrielle.

Sans effet appuyé ni mise en scène, la photographie installe un décalage discret, presque ironique.

Boîtier : Nikon Z6III
Focale : 28 mm
Ouverture : f/2.8
Vitesse : 1/2500 s
ISO : 100

Situation

La scène se déroule sur la Vltava.
Un cygne nage calmement au premier plan, à proximité immédiate d’un bateau amarré.
En arrière-plan, la ville apparaît de manière diffuse, tenue à distance, comme un contexte plus qu’un sujet.

La scène est simple, presque évidente : un animal dans un espace urbain.


Composition

La composition est structurée par une superposition de plans.

Au premier plan, le cygne, bien détaché sur l’eau sombre, devient immédiatement le point d’ancrage du regard.
Son plumage clair contraste fortement avec la surface de l’eau, plus dense, plus chargée visuellement.

Le bateau occupe la partie haute de l’image.
Il forme une masse horizontale stable, presque rigide, qui cadre la scène sans l’écraser.

La ligne oblique du câble crée une tension discrète dans l’image et relie visuellement le cygne à la structure humaine.
Les reflets lumineux apportent une respiration et évitent toute uniformité de la surface.


Lecture

L’image repose sur une cohabitation.
Le cygne évolue librement dans un environnement marqué par la présence humaine, sans interaction directe, sans conflit.

Il n’y a ni spectaculaire, ni narration appuyée.
Seulement un équilibre provisoire entre le vivant et l’artificiel, entre le mouvement lent de l’animal et la fixité des structures.

Boîtier : Nikon Z6III
Focale : 54 mm
Ouverture : f/8
Vitesse : 1/250 s
ISO : 2200

Situation

Cette image a été prise dans un bassin du jardin du château de Český Krumlov.
La carpe koi évoluait lentement sous la surface, sans trajectoire franche, portée par le mouvement de l’eau.


Composition

Le cadrage vertical accompagne naturellement le déplacement du poisson.
Il renforce l’idée de trajectoire et évite une lecture trop horizontale ou descriptive.
Le sujet est légèrement décentré, laissant une large place au bleu du bassin, qui devient un fond uniforme, presque abstrait.
Le léger flou sur les nageoires traduit le mouvement et adoucit la forme.


Lecture

Il ne s’agit pas d’une image animalière.
La carpe devient une forme en déplacement, une présence plus qu’un sujet.
L’image parle de lenteur, de glissement, d’observation silencieuse.
C’est une photographie qui tient davantage de la sensation que de la description.

Boîtier : Nikon Z6III
Focale : 44 mm
Ouverture : f/8
Vitesse : 1/400 s
ISO : 100

Situation

Cette image a été prise à Český Krumlov, dans une zone de passage touristique, à proximité d’un mur et d’un petit dispositif de vente.
Un chat est allongé sur une plateforme en bois, immobile, en plein soleil, alors que le lieu est pensé pour l’activité et le regard des visiteurs.


Composition

Le chat est placé dans la partie basse de l’image, étendu de tout son long, occupant l’espace sans tension.
À gauche, le chariot et les paniers créent une verticalité structurante, tandis que le mur clair agit comme un fond neutre.
La lumière directe dessine nettement les formes et renforce la séparation entre zones éclairées et zones d’ombre, qui ferment le cadre sans l’alourdir.
Rien n’est centré : l’équilibre se fait par masses et par oppositions.


Lecture

L’image repose sur un décalage calme.
Dans un lieu conçu pour l’échange, la vente, le passage, le chat impose une autre temporalité.
Il ne participe à rien, ne regarde rien, ne joue aucun rôle.
La photographie parle de présence silencieuse, d’appropriation tranquille de l’espace, et de résistance douce au rythme imposé.

Boîtier : Nikon Z6III
Focale : 75 mm
Ouverture : f/4
Vitesse : 1/320 s
ISO : 900

Situation

Dans les douves du château de Český Krumlov, un ours est visible, isolé dans un bassin sombre, au pied d’une paroi rocheuse couverte de végétation. La scène est réelle, presque incongrue : un animal sauvage dans un dispositif architectural ancien, pensé pour la défense, devenu aujourd’hui décor.


Composition

L’ours est placé en bas du cadre, presque englouti par l’eau, tandis que la masse végétale occupe la majeure partie de l’image. La verticalité de la paroi écrase le sujet et renforce le sentiment d’enfermement. Le regard de l’ours, tourné vers le haut, crée une tension discrète : il ne regarde ni le photographe ni le spectateur, mais quelque chose hors champ. Les textures — pierre, mousse, feuillage, eau — structurent l’image plus que le sujet lui-même.


Lecture

L’image ne parle pas de l’ours, mais de sa condition. Il est présent sans être acteur, vivant dans un espace qui n’est plus le sien. La nature reprend ses droits visuellement, mais reste contrôlée, contenue par la pierre.

Mon rapport aux animaux…même en ville

En rédigeant cet article, je me suis rendu compte que je photographiais souvent des animaux, y compris en ville. Ce n’est pas tant l’animal en lui-même qui m’intéresse que le contexte dans lequel il apparaît. Ces présences animales, parfois incongrues, agissent comme un miroir discret de notre propre condition. Un ours dans des douves, une carpe dans un bassin artificiel, un pigeon sur un quai : sont-ils réellement à leur place ? Et, par transparence, la question nous revient. Sommes-nous, nous-mêmes, à notre place dans le monde que nous fabriquons ? Ces animaux ne racontent pas une nature idéalisée ; ils révèlent au contraire une animalité partagée, contrainte, déplacée, adaptée tant bien que mal à des espaces conçus avant tout pour l’humain.

Boîtier : Nikon Z6III
Focale : 75 mm
Ouverture : f/7.1
Vitesse : 1/320 s
ISO : 280

Situation

Depuis un point haut de Český Krumlov, je regarde la ville s’étaler sous mes pieds. Aucun événement particulier, aucun sujet isolé : seulement l’accumulation des toits, des maisons, des volumes. Une ville vécue à distance, presque en surplomb, comme une matière.

Composition

L’image est construite par la répétition. Les toitures s’imbriquent, se chevauchent, créant une trame dense où chaque forme répond à une autre. Les lignes obliques dominent, empêchent toute lecture frontale et installent une légère instabilité visuelle. La couleur — ocres, rouges, blancs — unifie l’ensemble sans qu’un élément ne prenne réellement le dessus. Le regard circule, mais ne s’arrête jamais longtemps.

Lecture

Cette photographie parle moins de la ville que de sa fabrication. De la manière dont l’humain empile, ajoute, corrige, adapte, jusqu’à produire une forme presque organique. À force de répétition, l’architecture finit par ressembler à un paysage, à une matière. Je ne cherche pas ici une image spectaculaire, mais une sensation de densité, d’enchevêtrement. Une ville qui existe par couches successives, comme un palimpseste du temps.

Boîtier : Nikon Z6III
Focale : 28 mm
Ouverture : f/8
Vitesse : 1/30 s
ISO : 800

Situation
De retour à Prague, nous visitions le musée d’art moderne. À ma grande surprise, ma fille s’est montrée très attentive aux œuvres : elle a pris le temps de lire chaque cartel, sans précipitation. Puis, presque naturellement, elle s’est éloignée des salles pour se poster devant une fenêtre et regarder la ville.

Composition
L’image est construite autour de la symétrie de la fenêtre, qui agit comme un cadre dans le cadre. Les montants verticaux structurent l’espace et conduisent le regard vers l’extérieur. Ma fille est placée sur le bord droit, légèrement en retrait, créant une tension entre l’intérieur calme et l’extérieur lumineux. La ville apparaît fragmentée par les carreaux, comme un paysage déjà filtré, mis à distance.

Lecture
Ce geste simple — quitter les œuvres pour regarder Prague — prolonge finalement la visite. Le musée devient un lieu de transition entre l’art et le monde réel. L’image parle de regard, d’apprentissage et de continuité : regarder des œuvres, puis regarder la ville, avec la même attention. Sans le chercher, cette scène dit quelque chose de la transmission : apprendre à voir ne s’arrête pas aux murs d’un musée.

Boîtier : Nikon Z6III
Focale : 47 mm
Ouverture : f/5.6
Vitesse : 1/50 s
ISO : 3600

Situation

Dans le métro de Prague, debout dans la rame. Je tombe sur ce bloc de rouge : une barre de maintien et son encadrement. Deux mains apparaissent : l’une agrippe la barre au premier plan, l’autre surgit dans le reflet. Ce sont deux gestes ordinaires, pris sur le vif.

Composition

Tout est tenu par la verticale : la barre, le bord du dispositif, et la fenêtre arrondie. Le rouge crée une masse compacte, presque graphique, qui simplifie la scène et efface le décor. La main au premier plan est nette et présente ; l’autre, dans la vitre, est plus fantomatique. Le cadre joue donc sur deux plans : le réel et le reflet, avec une symétrie légèrement décalée.

Lecture

Je vois dans cette image un geste simple : se tenir. Se maintenir dans un espace en mouvement, instable, bruyant. Deux mains apparaissent, proches mais différentes, comme deux manières d’occuper le même instant. Le reflet trouble la lecture, brouille les repères, et transforme un geste fonctionnel en signe plus abstrait. Cette photographie ne raconte pas une scène précise, mais une sensation : celle d’être là, ensemble et séparé à la fois, dans un monde qui avance sans nous attendre.

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