J’ai récemment vu le film Backrooms. Je dois bien avoué que, bien que j’ai été séduit par l’ambiance et l’esthétique du film, j’ai été déçu par le manque de tension narrative. Je ne voudrais pas spoiler l’histoire donc je n’en parlerai pas plus.
En revanche, le phénomène des Backrooms est très intéressant.
À l’origine, les Backrooms ne sont pas un film, mais un projet collaboratif né sur Internet en 2019. Tout est parti d’une photographie montrant un bureau vide, aux murs jaunâtres, éclairé par des néons. L’image était accompagnée d’un texte évoquant l’idée de « sortir de la réalité » pour se retrouver prisonnier d’un dédale infini de pièces désertes, toutes semblables les unes aux autres. Très rapidement, des milliers d’internautes se sont emparés du concept en imaginant de nouveaux niveaux, de nouveaux lieux et de nouvelles histoires.

Mais si cet univers fascine autant, ce n’est pas seulement à cause de ses monstres ou de son aspect horrifique.
Son véritable pouvoir vient d’ailleurs.
Il repose sur une notion bien connue des photographes, des cinéastes, des architectes et même des psychologues : l’espace liminal.
Le mot liminal vient du latin limen, qui signifie le seuil.
Un espace liminal est donc un lieu de transition, un endroit qui n’est plus tout à fait ce qu’il était, sans être encore devenu autre chose. Ce sont des espaces conçus pour être traversés, jamais réellement habités : un couloir d’hôtel, une cage d’escalier, une salle d’attente vide, un parking souterrain, un hall de gare désert ou un centre commercial après la fermeture.
Pris dans leur fonctionnement normal, ces lieux nous paraissent parfaitement banals. Nous les traversons sans y prêter attention. Pourtant, lorsqu’ils sont vides, silencieux ou baignés d’une lumière étrange, ils deviennent profondément déroutants.
Ils semblent familiers. Et pourtant, quelque chose ne va plus.
Notre cerveau reconnaît immédiatement ces endroits, mais ils deviennent intriguant parce qu’ils sont déserts. L’absence de présence humaine crée une forme de tension difficile à expliquer. Ce n’est pas nécessairement de la peur. C’est davantage une impression d’étrangeté, comme si le temps s’était arrêté quelques instants.
C’est précisément cette sensation qui me fascine.
Je photographie ce type d’atmosphère depuis longtemps, bien avant qu’internet invente les backrooms. Des rues presque vides, des bâtiments anonymes, des parkings, des quais, des zones commerciales tôt le matin, des plages désertes hors saison… Tous ces lieux racontent quelque chose alors même qu’il ne s’y passe presque rien.
Mais les espaces liminaux ne sont pas réservés aux environnements construits par l’homme.
On peut aussi les rencontrer dans la nature.
Une plage enveloppée de brouillard où l’horizon disparaît. Une forêt silencieuse au lever du jour. Une route qui traverse une plaine déserte. Un lac parfaitement immobile. Une montagne noyée dans les nuages.
Là encore, ce qui nous touche, c’est cette impression d’être entre deux mondes. Entre la nuit et le jour. Entre le brouillard et le ciel clair. Entre la terre et la mer. Entre la présence et l’absence.
Finalement, un espace liminal n’est pas seulement un lieu.
C’est un état.
Un instant suspendu où notre perception vacille légèrement. Un moment où l’on quitte le quotidien sans être encore arrivé ailleurs.
Et je crois que c’est précisément ce que j’aime rechercher avec mon appareil photo.
Non pas des paysages spectaculaires ou des scènes extraordinaires.
Mais ces lieux ordinaires qui, pendant quelques secondes, deviennent mystérieux.
Ils nous racontent moins ce que nous voyons… que ce que nous ressentons.
Comment photographier les espaces liminaux ?
Photographier un espace liminal, c’est avant tout apprendre à repérer les lieux ordinaires que l’on ne regarde plus : un couloir, un parking, une station-service, une aire de jeux vide, une route déserte ou un quai sans voyageurs. Le plus important est souvent le vide, mais aussi les traces de présence humaine : une chaise, une lumière allumée, une porte entrouverte. La lumière joue également un rôle essentiel, qu’il s’agisse des néons d’un bâtiment ou du brouillard et du crépuscule dans la nature. Côté cadrage, les perspectives, les répétitions, les lignes qui disparaissent et les grands espaces vides renforcent facilement cette impression d’étrangeté. Il ne s’agit finalement pas tant de photographier un lieu que de photographier la sensation étrange qu’il provoque.










