Dans ma dernière newsletter, je vous avais demandé de me faire part de vos impressions concernant ce sujet : l’errance.

Je remercie d’ailleurs ceux qui ont répondu à cet appel et j’invite ceux qui ne seraient pas encore abonnés, à le faire 🙂 🙂 🙂 pour avoir ce genre d’information essentiel

Je suis obligé de constater que le concept d’errance ne fait pas l’unanimité. Certains y voient une manière de se ressourcer tandis que d’autres la rejettent complètement.

Pour cette deuxième catégorie, ce qui ressort, c’est qu’ils ont besoin d’un but. L’idée est d’optimiser son temps ainsi que les conditions de prise de vue. Il est vrai qu’il est important de bien maîtriser les choses afin d’obtenir les résultats que l’on souhaite.

Au cours d’une errance il faut être attentif à tous les détails, les ombres par exemple.

Pour un photographe de paysage par exemple la démarche est d’abord de repérer un lieu qui aurait du potentiel. Ensuite, il faut programmer l’heure à laquelle la prise de vue devra être réalisée (souvent il s’agit du petit matin ou du soir). Une fois sur place on sélectionne minutieusement un angle de vue. Régulièrement, on utilise un matériel spécifique comme un trépied, des filtres. On sélectionne une focale particulière… etc.

En réalisant ce mode opératoire, il est vrai qu’on multiplie les chances d’obtenir de belles images techniquement parfaites et esthétiquement proches de ce qu’on avait imaginé.

Pour l’errance, c’est un peu la démarche opposée 😛

Tout d’abord, il faut peut-être définir ce qu’est l’errance.

Les avis divergent et tout un tas de nuances vient compliquer l’idée d’en donner une définition simple et précise. Je ne vais pas me lancer dans une tentative d’essai historio-philosophique de la chose, pour la bonne raison qu’un de mes collègues l’a déjà fait et j’aurais bien de la peine à faire mieux que lui. Je vous renvoie donc à l’article de Bernard Jolivalt sur le blog de studio Jiminy dans lequel il tente de définir l’errance pour un photographe de rue.

L’un des premiers à formaliser le principe de l’errance en France est Raymond Depardon. En 2000, il publie un livre du même nom dans lequel il définit sa démarche dans un texte simple et direct. Il pratique l’errance pour éviter l’ennui, atténuer sa tristesse, sa peur de vieillir. Il tente de se perdre physiquement pour mieux se retrouver psychologiquement. Cette publication m’a beaucoup marqué. Dans un premier temps, je l’ai un peu rejeté, mais comme sa démarche artistique m’intriguait, j’y suis revenu pour tenter de comprendre.

Depardon a fait de son errance une étape dans son œuvre. Comme une respiration méditative dans une vie photographique bien remplie.

D’autres comme le photographe Turque Yusuf Sevincli conçoivent l’errance comme l’œuvre d’une vie.

Je vous invite à aller jeter un œil sur les images de ces deux artistes comme exemples de ce que peut être l’errance en photographie. Je vous rassure… l’errance n’implique pas nécessairement de travailler uniquement en noir et blanc : vous êtes libre. 😛 😛 😉

Ma définition « instinctive » de l’errance serait : sortir faire des photos en se laissant porter par le hasard.

Je n’aurais certainement pas pris ce cliché si je ne m’étais pas laissé guider par le hasard. Pourtant, la forme des bâtiments que l’on devinent, les couleurs, les gouttes d’eau donnent un visuel intéressant.

Il s’agit donc de se balader sans véritable but et d’observer son environnement avec une volonté de se laisser guider par ce qui se présente. L’errance se rapproche d’ailleurs assez de la photographie dite contemplative et du miksang. Je parlerai probablement de ces autres pratiques dans des articles futurs. La philosophie dominante est d’être dans le moment présent. Il s’agit donc de se projeter le moins possible dans le futur en anticipant une photo ou dans le passé en tentant de reproduire une image déjà vue.

Nous devons avoir quand même l’honnêteté de nous dire qu’il n’y a pas d’errance totale. En effet, même si nous nous laissons porter par les événements, nous avons quand même un but avoué, celui de faire des photographies. De plus, nous choisissons de nous rendre dans une ville, un coin de campagne ou un bord de mer par exemple. C’est donc un second choix.

La rue n’est pas le seul cadre où réaliser l’exercice, un rivage peut très bien convenir.

Une fois cette unité de lieu choisie, l’errance implique de flâner et d’avoir tous les sens en éveil. Mais là encore, chaque photographe a des centres d’intérêt différents : certains seront attirés par l’architecture ou les belles voitures, tandis que d’autres se tourneront vers la nature.

Ces deux images ont été réalisées lors d’une de mes errances dans la nature (oui oui c’est possible aussi dans ce contexte).

Ces biais considérés, je pense pour ma part que la pratique de l’errance offre beaucoup d’avantages.

Pour ne pas me lancer dans une litanie trop indigeste et dans le but d’être le plus synthétique possible, je vais procéder sous forme de liste en comparaison avec une démarche dite classique et conseillée en photographie :

Démarche photographique classique

Les plus :

  • Anticipé une prise de vue implique de maîtriser un maximum de paramètres. Le succès est donc souvent au rendez-vous.
  • On optimise aussi l’éditing, car les photographies sont déjà conceptualisées. Il y a donc peu de déchets.
  • Se spécialiser dans un domaine est une démarche que j’encourage dans tous mes livres. Explorer un domaine à fond permet d’affirmer sa personnalité et de trouver les composantes de son style.

Les moins :

  • Le contrôle c’est bien, mais cela laisse peu de place à l’imprévu. L’imprévu génère parfois de belles réussites.
  • La spécialisation a beaucoup de vertus que je prône moi-même. Pourtant, à trop se spécialiser, on s’enferme un peu dans un carcan.
  • Les clichés manquent parfois (souvent?) de spontanéité.

L’errance

Les plus :

  • Cela permet de nous libérer d’un dogme d’influence, ou que nous avons nous-même créé.
  • En se laissant porter pour un temps, on est amené à faire de belles découvertes (sujets, compositions…) auxquelles nous n’aurions pas pensé autrement.
  • Les photographies sont plus instinctives, elles gagnent en spontanéité.

Les moins :

  • Le risque est de prendre beaucoup de clichés et de ne pas en retenir une seule (soyez exigeant lors de l’éditing). Les photographes de rue, qui pratique une forme d’errance nous rappelle pourtant que c’est normal. Alex Webb, l’un des plus illustres, nous dit même qu’il a pour sa part 99,9 % d’échec.
  • En se laissant porter, on a tendance à se disperser. Le style perd probablement en homogénéité.
Une voiture se laissant gagner par la végétation

En résumé, je crois que l’errance est un excellent exercice. Si certains en font le leitmotiv de leur pratique photo, pour ma part il s’agit plutôt d’une expérience. De temps en temps, cela nous permet de remettre un peu en question le type d’image que nous faisons habituellement et d’ouvrir de nouveaux horizons.

Quelle est votre point de vue sur l’errance ?

N’hésitez pas à partager vos photos si vous avez une série sur le sujet.

En rédigeant cette article je me suis dit qu’il pourrait être intéressant de poster mes expériences : 1h ou 2h de prise de vue, puis partager l’histoire de mon errance en photo et texte sur le blog. Qu’en pensez-vous ?

@ très vite

Une rencontre d’un autre temps
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12 commentaires

  1. Merci pour l’article Denis ! En ce qui me concerne, j’aime les focales fixes pour ces sorties, avec une petite idée en tête, par exemple photographier des reflets, des contre-jours, des corbeaux… J’ai en outre remarqué qu’il me fallait être seul (même le chien gêne…) et qu’il me fallait un tour de chauffe. Les premiers instants sont toujours un peu frustrants, et puis au bout de quelques minutes et de quelques clichés, la magie opère et je ne fais plus qu’un entre mon environnement et mon appareil. C’est une sensation assez grisante. Quant à ton idée, bien sûr que ce serait sympa que tu postes le résultat d’une de tes errances !

    1. Author

      Salut Mikael,
      Merci pour ton commentaire. Je suis bien d’accord avec le fait d’être seul. Lorsqu’on ne l’est pas , l’errance ne fonctionne pas 🙁
      Je posterai prochainement l’une de mes errances, lorsque je trouverai le temps de faire des photos 🙂 Bonne soirée

  2. bonjour
    très sympa cet article , j adore ! un grand merci !
    une question: concernant ces deux démarches photographique que sont l errance et la dérive .

    quel est l impact sur la photo ? cela influence t il le résultat des photos ? est ce identifiable ?

    1. Author

      Merci beaucoup Nicolas.
      L’impact sur les images est que ton état d’esprit n’est pas le même qu’à l’habitude, lorsqu’on calcul tout (ou que l’on essaie 🙂 ). Pour beaucoup, les images sont plus poétiques, parfois un peu mélancolique. Mais ce n’est pas toujours le cas et chacun y projette sa personnalité et son état d’esprit du moment 🙂

  3. Excellent article! Tout comme Mikaël, je préfère de loin être seule lors de mes errances. Comme tu le dis, Denis, cela ne fonctionne pas si on n’est pas seul. J’ai essayé à quelques reprises d’errer avec une autre amie photographe et j’étais tout simplement distraite par sa présence. Vive la solitude pour créer.

    1. Author

      Merci pour le compliment Louise, et merci pour le commentaire. J’imagine que le Québec (je crois que c’est là que tu habites 🙂 ) est propice à l’errance. En tout cas c’est l’image (cliché ?) que j’en ai.

  4. Pour moi l’errance, c’est naviguer en eaux troubles…
    Ne pas savoir où l’on va ni pourquoi on y va…
    Découvrir de nouveaux horizons…
    En revanche, que ce soit avec son cheval ou son chien, le partage est possible voire salvateur.

  5. Author

    Merci pour ton commentaire Lydwine. Une errance en cheval ça doit être sympa 🙂 🙂 🙂

  6. Je découvre votre blog à la lecture de cet article que j’ai lu avec beaucoup d’intérêt. Vous me permettez de comprendre ma pratique et ce que j’aime dans la photographie. Ce mélange d’errance, de contemplation, d’être à l’affût et de se laisser surprendre avec ce sentiment très fort d’être ancré dans le présent. Cette pratique est pour moi presque méditative et c’est dans ces circonstances que j’ai pris mes clichés préférés. Parfois, j’essaie de préparer une sortie mais elle se finit toujours par une improvisation. Merci encore, je viens de progresser rien qu’en vous lisant 😊 et je suis très intéressé par vos prochains articles sur une sortie photo en errance ou sur la pratique de la photo contemplative.

    1. Author

      Bonjour, merci pour ton commentaire (j’ai l’habitude de tutoyer les lecteurs du blog). Et merci pour ces compliments qui m’encouragent à continuer. D’autres articles en rapport avec ce sujet arriveront bientôt. Je t’encourage à t’inscrire à la newsletter afin de ne rien rater.

  7. Bonjour Denis, ma première intervention sur ce beau blog plein d’ enseignement ! La billebaude j’ aime bien. Jamais à l’ affut pour l’ animalier, toujours à l’ approche au cours de mes promenade. En photographie de rue c’ est pareil, la surprise au détour d’ un chemin ou au sortir d’ une averse, le ressenti devant un immeuble, un graffiti ou une rencontre. Il m’ est arrivé souvent de prendre un paysage inattendu au détour d’ un virage, juste baisser la vitre de la voiture et clic ! La plupart de mes photos préférées ont été faites sans recherche particulière si ce n’ est parfois l’ utilisation d’ un objectif choisi pour son bokeh. Il y a bien sur pas mal de déchets mais quel bonheur lorsque je redécouvre la surprise et l’ émotion à la vision mes images.

    1. Author

      Salut Francis, merci pour le compliment 😉
      Bien que je suggère aux débutants et à ceux en manque d’inspiration de « cadrer » le temps de prise de vue.
      Pour ceux, plus aguerris, se laisser porter à l’instinct permet de faire de belles découvertes créatives.
      Merci pour ton commentaire et ton partage d’expérience 🙂

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