Cette semaine, je vous propose un commentaire de photographie.
Je sais que ce genre de billet plaît, parce que nous quittons la théorie.
Ici, il n’est plus question de concepts abstraits, mais d’une image concrète, prise dans le flux du quotidien.

Je suis assis dans ma voiture, moteur coupé.
J’attends.
Ma fille sort du collège dans quelques minutes.

Devant moi, la rue ordinaire. Un immeuble, un trottoir, un passant. Rien de palpitant et pourtant. Entre lui et moi, une vitre. Légèrement embuée. Suffisamment pour créer une distance. Pas une séparation franche, mais un filtre. Une épaisseur de réel.

La photographie naît souvent là, dans cet entre-deux.

Je déclenche sans sortir, sans m’approcher, sans intervenir. La buée transforme la scène. Elle adoucit les contours, absorbe les détails, impose une retenue. Le sujet devient silhouette. Le décor, suggestion. La ville cesse d’être descriptive pour devenir ressentie.


Composition et lumière

La composition repose sur un jeu de plans simples mais essentiels.
Un premier plan sombre et flou — la vitre, la buée, presque abstraite.
Un plan intermédiaire où la silhouette humaine apparaît, fragile, isolée.
Un arrière-plan lumineux, chaud, presque rassurant, qui contraste avec la froideur bleutée du premier plan.

Cette opposition chaud / froid n’est pas qu’esthétique. Elle crée une tension. Le monde extérieur est là, visible, mais tenu à distance. La lumière devient un langage. Elle n’éclaire pas seulement la scène, elle raconte la séparation.

La vitre n’est pas un obstacle : c’est le sujet.


Exifs (indicatifs)

  • Appareil : Fujifilm X100VI
  • Focale : 23 mm (équivalent 35 mm)
  • Ouverture : f/5.6
  • Vitesse : 1/120s
  • ISO : 125
  • Prise de vue : à main levée, depuis l’habitacle

Rien de spectaculaire. Juste ce qu’il faut. Et c’est précisément le point.


Toujours à portée

Cette image n’aurait sans doute pas existé avec un appareil encombrant, rangé dans un sac, posé sur la banquette arrière.
Le X100VI est là, toujours. Posé sur le siège passager, discret, silencieux. Un appareil qu’on n’utilise pas pour photographier, mais quand une image se présente.

Les appareils compacts experts ont cette vertu rare : ils s’effacent. Ils permettent une photographie de l’instant ordinaire, non préparé, non prémédité. Une photographie de l’attention plus que de l’intention.


Une filiation discrète

Humblement, cette image s’inscrit dans une filiation visuelle déjà ancienne.


On pourrait évoquer Saul Leiter, et sa manière de laisser le monde se dissoudre derrière un voile, une surface, une couleur.

COPYRIGHT : SAUL LEITER

Les scènes vues à travers des vitres, embrumées ou réfléchissantes, font écho au travail photographique de Todd Hido, pour qui la séparation est un moteur narratif.

COPYRIGHT : TODD HIDO

Photographier sans s’approcher

Cette image n’est pas une capture.
C’est une observation.

Elle rappelle que photographier ne consiste pas toujours à réduire la distance, mais parfois à l’accepter. À travailler avec elle. À la laisser exister.

Parfois, il suffit d’attendre.
Dans une voiture.
Derrière une vitre.
Et de regarder.

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