À une époque ancienne, que même nos aïeux n’ont pu connaître, une jeune fille d’une beauté sans égale vivait dans une presqu’île au bord de la méditerranée. Elle était si gracieuse, qu’elle ne semblait pas appartenir au même monde que les autres. On racontait qu’elle était née au creux d’une vague, à l’endroit où l’écume se forme et disparait en un instant. Son père, Gédéon, était le plus grand pêcheur des environs. Dans sa vie et son travail, il était rude et sévère, mais en présence d’Ondine, sa carapace se fendait de toutes parts. Il la chérissait comme un joyau.

Les réactions qu’elle suscitait étaient immanquablement disproportionnées. Les hommes se trouvaient tous subjugués sur place tandis que les femmes exprimaient des réactions extrêmes de jalousie. En conséquence, elle préférait rester seule dans la minuscule péninsule où elle vivait. Elle ressentait sa beauté comme une malédiction. Elle n’avait pas d’ami et se morfondait à longueur de journée dans sa prison dorée.

Au fil du temps, son charme devint encore plus envoutant, presque surnaturel. Bien qu’enfermée, quelques marins du secteur avaient pu l’apercevoir et étaient tombés en pâmoison. L’un d’entre eux était un jeune pêcheur. Il s’appelait Alexandre. Il vouait à la belle une ardente passion qui le consumait entièrement. Il pensait à elle jour et nuit. Les fonds bordant la résidence n’étaient pas les plus poissonneux des environs, pourtant il s’y rendait chaque jour dans l’espoir d’entrevoir son utopie.

La rumeur décrivant la grâce d’Ondine commença à voyager. La nature humaine est ainsi faite qu’elle se plait à convoiter ce qui est difficile d’accès et la promesse d’un bonheur sans faille avec une déesse des bords de mer attira en conséquence de nombreux hommes. Sur les demandes répétées de sa fille, le patriarche protecteur balaya les propositions des courtisans avec invectives. Un jour cependant, on annonça l’arrivée de trois seigneurs régnant sur des contrées si éloignées que personne n’en avait jamais entendu parler. Ces souverains cherchant épouse avaient eu vent des rumeurs au sujet de la divine Ondine et s’en étaient venue depuis leurs pays lointains afin d’avoir la chance de l’admirer. Leurs messagers expliquèrent à Gédéon qu’il aurait été extrêmement inconvenant de refuser la visite de telles éminences. Ils en seraient sans doute très vexés et des représailles ne tarderaient pas.

Gédéon accepta donc de les recevoir, mais Ondine s’y résolut à contrecœur. Lorsqu’ils arrivèrent aux portes de la presqu’ile, ils furent fort mécontents d’être mis en concurrence avec d’autres. Le pêcheur les fit entrer dans sa demeure et les invita à patienter quelques instants. Ondine vint se présenter à eux sans apparat. La scène ne dura qu’un instant, à peine une minute, puis elle disparut dans une des pièces de la maison. Les monarques furent instantanément foudroyés et tous exprimèrent leur souhait de repartir avec elle.

La jeune fille était dans une situation délicate. L’idée de se marier avec l’un de ces pédants l’écœurait, mais il était exclu de repousser les avances des seigneurs sans explications comme elle l’avait fait avec les autres courtisans. Prenant à son compte la rivalité entre ces hommes, elle demanda à son père de leur lancer un défi. Gédéon, bienveillant, s’exécuta. On convoqua les prétendants et il exprima le challenge :

« Ma merveilleuse fille est très flattée par vos avances, mais elle ne peut départager vos offres. Elle m’a donc demandé de cacher derrière la lune un pendentif en or. Il symbolise le cœur d’Ondine. Le premier homme qui le retrouvera aura le privilège de l’épouser. »

Les monarques n’en crurent pas leurs oreilles. Ils s’indignèrent violemment, mais Gédéon restait inflexible.

« Comment avez-vous pu aller derrière la lune? »

— Je l’ai fait ! dit Gédéon

« Mais c’est impossible, personne ne peut faire ça »

— Je n’ai qu’une parole et elle ne peut pas être mise en doute. Si vous découvrez que ce que je viens de dire est faux, vous pourrez disposer de ma vie comme il vous plaira.

Le vieux marin avait parlé d’une voix fière et austère. Si bien que personne ne put contester. Complètement désarçonnés, les princes s’en allèrent finalement.

Le premier d’entre eux n’était pas très tenace. Bien que Ondine ne quittait plus ses pensées depuis qu’il l’avait entrevue, il ne voyait pas comment aller chercher quelque chose derrière la lune. C’était tout simplement inhumain ! Il rentra donc dans son pays et finit par épouser une fille de notable comme il convient de faire pour quelqu’un de son rang.

Le second seigneur était certainement le plus fourbe. Au regard de la beauté de sa fille, Gédéon avait sans doute fait fabriquer un pendentif d’une grande valeur. Au lieu de chercher un moyen d’aller récupérer le bijou, il demanda à son meilleur orfèvre d’en fabriquer un.

L’artisan réalisa un joyau extraordinaire en or massif serti de pierres précieuses. Même si le patriarche s’apercevait qu’il ne s’agissait pas de celui qu’il avait caché, il serait probablement séduit par la somme d’argent que l’objet représentait. Il accepterait donc certainement de lui céder la main de sa fille. Lorsqu’il montra le bijou au vieux marin, celui-ci fut catégorique, ce n’était pas le bon. Le seigneur eut beau rajouter des montagnes d’or pour le faire changer d’avis, aucune négociation n’était possible. Il s’en retourna donc dans son pays et finit par épouser une fille de notable comme il convient de faire pour quelqu’un de son rang.

Le troisième seigneur était sans doute le plus ambitieux. Aussitôt après avoir quitté la presqu’ile, il convoqua tous les ingénieurs à son service. Il leur exposa le problème et leur ordonna de tout mettre en œuvre pour accomplir cet exploit.

Les savants furent bien embêtés à l’idée d’une telle entreprise. Après de longues réunions, ils eurent enfin l’idée de construire un gigantesque échafaudage afin d’atteindre l’astre de nuit. Cette espèce de grande échelle fut un chantier d’une ampleur sans équivalent. Une forêt entière fut rasée pour en confectionner l’armature. Au bout d’un an, le monument arrivait à peine à la hauteur d’une petite colline. Le seigneur dut se rendre à l’évidence, il était impossible de grimper jusqu’à la lune. Il demanda donc à ces experts de redoubler d’ingéniosité. Ces derniers lui proposèrent une nouvelle idée. Ils pourraient confectionner une capsule dans laquelle il serait enfermé. Puis, à l’aide d’un immense canon, ils la propulseraient dans l’atmosphère et ils l’enverraient sur la lune. L’aristocrate, aveuglé par l’amour, accepta la folle entreprise.

Il ne prêta pas attention aux mises en garde et s’installa dans son minuscule vaisseau avec la seule idée d’aller chercher le pendentif tant convoité. Lorsque le canon se déclencha, il se produisit une grande explosion. Des cendres constellaient l’air et retombaient sur le sol en virevoltant. Le prince s’était-il envolé ? La capsule s’était-elle pulvérisée ? Personne ne le sut vraiment. Jamais on ne revit l’audacieux seigneur en ce bas monde.

Alexandre avait entendu l’histoire du pendentif. Depuis son petit bateau, il avait vu le va-et-vient des seigneurs et avait tremblé de toute son âme, de peur qu’ils n’emmènent l’élue de son cœur. Il pensa que s’il avait eu des ailes, il aurait pu aller se faufiler derrière la lune, mais c’était impossible. Comment Gédéon avait-il pu inventer une telle histoire ?

En ce soir de printemps, Alexandre regardait l’astre de nuit parfaitement rond. Désespéré, il finit par se dire que tout cela n’était qu’un subterfuge pour éloigner les seigneurs. C’est alors qu’une inspiration inattendue se matérialisa dans son esprit. Il déploya la voile de son esquif et accosta sur la côte, non loin de la demeure d’Ondine. Il connaissait bien cette rive découpée par les rochers et sculptée par les vagues. Il s’avança jusqu’à une petite étendue d’eau emprisonnée dans une anfractuosité. La pleine lune s’y reflétait. Il y plongea le bras. Après quelques minutes de recherche à tâtons, il en ressortit un petit pendentif en forme de cœur. Le bijou était très simple et arborait une sobre gravure. Alexandre s’approcha pour pouvoir lire l’inscription. À la faveur de quelques rayons de lumière lunaires, il finit par lire : Ondine.

Il se présenta ainsi devant le vieux Gédéon. Le vieux loup de mer dut se rendre à l’évidence. Il n’avait qu’une parole. Sa précieuse fille revenait donc de droit à ce modeste marin qui avait découvert le petit pendentif. Lorsque Ondine vit son prétendant, elle en tomba immédiatement amoureuse. Le doux visage d’Alexandre reflétait sa gentillesse et sa générosité. Comme si elle l’attendait depuis toujours, son âme savait qu’il était l’homme de sa vie. Alexandre s’approcha de la belle, il lui prit la main. Ses yeux plongèrent dans les siens et le temps resta suspendu.

Par cette nuit de pleine lune, les deux amants s’en allèrent sur la petite embarcation du marin. On raconte qu’ils vivent heureux sur une île merveilleuse.

On ne les a jamais revus sur le bord de cette terre.

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6 commentaires

  1. Un joli conte, très captivant et agrémenté de belles images. Merci pour ce partage Denis.

    1. Author

      Merci pour ta lecture et ton commentaire Mireille 🙂

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